Table des matières
« Quelle place pour l’écologie dans un monde en guerre ? »
Cette deuxième édition des Dialogues de l’Institut La Boétie propose un espace de discussion serein et sérieux, au sein de la gauche écologiste en visant à dégager un socle commun autour de questions majeures.
1. Résumé de la discussion
Avec JL Mélenchon, C. Chatelain et C. Lejeune le 21 avril 2026 à l'Institut La Boétie
Présentation
Ci-dessous un résumé des différentes prises de parole selon les thèmes abordés au cours de la discussion, avec la question ou le sujet posé par l’animatrice Zoé Pébay, suivis des réponses successives des trois intervenants : Cyrielle Chatelain, Claire Lejeune et Jean-Luc Mélenchon. Chaque thème lancé par l’animatrice a suscité des réponses complémentaires et approfondies, articulant analyse théorique, historique et géopolitique. Les trois intervenants convergent vers la nécessité d’une rupture anticapitaliste, d’une résistance collective et de la construction démocratique d’une planification écologique. Ils insistent sur la dimension culturelle, politique et sociale globale à intégrer afin de faire des transitions écologiques un levier de paix plutôt qu’un théâtre de conflits.
1-1. Thème : L’écologie politique doit-elle forcément remettre en cause le capitalisme ?
L’animatrice interroge sur la cohérence de l’écologie politique et sa nécessité de rupture avec le capitalisme.
Réponse de Cyrielle Chatelain
- Définit le capitalisme comme un « mouvement insatiable » en perpétuelle expansion liée à l’impérialisme et à l’exploitation de la nature.
- Insiste sur l’incompatibilité structurelle entre limites écologiques et capitalisme.
- Évoque la pensée écomarxiste qui actualise Marx en intégrant l’exploitation de la nature.
- Critique les formes d’écologie « non anticapitalistes » qu’elle juge insuffisantes : environnementalisme dépolitisé, technocentrisme, ciblage isolé du productivisme.
- Propose la planification écologique démocratique comme moyen de coordination entre société et nature.
- Souligne la nécessité de résistance collective multidimensionnelle, dépassant le cadre institutionnel.
Réponse de Claire Lejeune
- Affirme la base d’une incompatibilité entre écologie politique et capitalisme, calquée sur une pensée alter-mondialiste nourrie d’écoféminisme et luttes antiracistes.
- Définit l’écologie politique comme une pensée d’interdépendances, respectueuse du vivant dans un objectif d’émancipation et de durabilité.
- Décrit le capitalisme comme système d’accaparement maximal des profits via terres, force de travail (coloniale et esclavagiste) et corps des femmes (travail reproductif).
- Dénonce le racisme et le sexisme constitutifs du capitalisme.
- Détaille la reproduction actuelle des extraits violents via les conflits liés aux ressources (exemple Congo).
- Met en avant la difficulté à sortir du capitalisme du fait de son ancrage matériel et culturel (héritage, infrastructures).
- Questionne la stratégie d’une rupture révolutionnaire capable de gérer cet héritage.
Réponse de Jean-Luc Mélenchon
- Souligne que le capitalisme est un processus dynamique fondé sur le travail gratuit initial (notamment domestique).
- Intègre les aspects culturels dans la reproduction des rapports de domination (suprémacisme, système raciste-sexiste).
- Explique la formation des besoins artificiels et la valeur inclusive qui permettent de décrypter la consommation et l’adhésion à des pratiques sociales, bonnes ou mauvaises.
- Insiste sur la nécessité d’une révolution culturelle et citoyenne pour permettre l’exercice du pouvoir collectif, dépassant la simple prise de pouvoir institutionnel.
- Refuse l’idée que la fin du capitalisme viendra de lui-même ; insiste sur une lutte collective multidimensionnelle.
1-2. Thème : L'épuisement des ressources est-il déjà une source de guerre ?
La discussion porte sur la rareté des ressources matérielles et son impact sur les conflits armés actuels.
Réponse de Jean-Luc Mélenchon
- JLM ffirme que la guerre a toujours été liée à la conquête et à l’accaparement des ressources (exemple empires coloniaux, hectares fantômes).
- Il identifie le capitalisme comme moteur de domination et d’expansion, enrichissement via l’exploitation d’autres territoires.
- Donne des exemples récents au Liban (ressources en eau) et au Venezuela (contrôle pétrolier), précisant que la rareté contribue aux tensions et conflits.
- Souligne la nécessité d’une coopération européenne puissante et d’alliances pour faire face aux nouvelles rivalités impériales.
- Met en garde contre la menace intérieure que constitue la montée du fascisme-racisme, décrite comme un allié du capitalisme et une réponse politique pour masquer la crise.
Réponse de Claire Lejeune
- Rappelle la plasticité du capitalisme, capable d’intégrer ses critiques et d’exploiter les crises qu’il génère.
- Lie la montée du fascisme, du racisme et de l’illibéralisme à une réponse renforcée du capitalisme face à ses contradictions.
- Note que le capitalisme vert, bien qu’existant, est inefficace face à la crise.
- Analyse l’économie orthodoxe fondée sur la rareté et la maximisation des profits, ce qui rend la marchandisation de la nature inévitable.
- Dénonce le risque de marchandisation totale des ressources naturelles, ce qui affaiblirait la capacité réelle de les protéger.
- Se montre sceptique sur l’effondrement spontané du capitalisme, qui s’adapte même à la raréfaction.
Réponse de Cyrielle Chatelain
- Confirme que l’épuisement des ressources est à la fois cause et instrument dans les conflits actuels (exemples : conflits au Moyen-Orient, pollutions en Ukraine).
- Décrit la réalité matérielle des guerres, leur impact écologique dramatique et leur dimension géopolitique liée à la souveraineté énergétique.
- Souligne que le capitalisme de la finitude ne changera rien à la logique d’accumulation et d’exploitation.
- Met en garde contre les logiques impériales actuelles (Etats-Unis, Chine, Russie).
- Propose une stratégie fondée sur la construction européenne, la reconnaissance des passés coloniaux et le développement d’alliances fondées sur des valeurs communes.
- Avertit sur la montée des extrêmes droites, présentées comme une menace majeure alliée du maintien du système.
1-3. Thème : La notion d’écologie de guerre est-elle pertinente aujourd’hui ?
L’animatrice introduit une réflexion sur la notion ambiguë et controversée d’« écologie de guerre », c’est-à-dire une approche où la guerre serait vue comme une opportunité ou un cadre de la transition écologique.
Réponse de Claire Lejeune
- Dénonce le caractère destructeur et matériellement très négatif de la guerre, notamment pour les écosystèmes (exemples Première et Seconde Guerre mondiale, conflits actuels).
- Explique que la notion est née dans un contexte descriptif lié à la guerre en Ukraine et aux dépendances fossiles.
- Rejette la démarche normative qui voudrait faire de la guerre un outil ou modèle politique pour la transition écologique.
- Souligne la nécessité d’une planification démocratique, transparente, collective, opposée à l’économie de guerre descendante, autoritaire et productiviste.
- Propose que l’écologie soit une force pour la paix plutôt qu’un compagnon de la guerre.
Réponse de Cyrielle Chatelain
- Ne s’approprie pas la notion d’écologie de guerre, juge l’idée incompatible avec un projet écologiste.
- Rappelle que la guerre est un état de destruction des écosystèmes et une économie productiviste, incompatible avec la décroissance nécessaire.
- Met en avant le dilemme actuel entre la montée des conflits et la nécessité d’assurer protection et souveraineté dans ce contexte de guerre.
- Aborde la question de la production militaire nécessaire à la protection, mais souligne que ce n’est pas un modèle de développement pérenne.
- Propose de nommer plutôt « indépendance énergétique » la recherche de résilience face aux pressions géopolitiques.
- Critique l’idée que l’histoire « mettrait » des personnages comme Trump sur notre chemin, insistant sur la responsabilité politique et la nécessité de choix volontaires.
Réponse de Jean-Luc Mélenchon
- Confirme qu’il y a déjà 115 conflits armés actuels, dont environ 20 guerres liées à l’eau, soulignant l’importance des limites vitales.
- Analyse le rôle central des ressources dans les conflits, avec la guerre comme origine possible et conséquence accrue des crises écologiques.
- Explicite les enjeux de souveraineté énergétique et les contradictions de la coopération européenne dans ce contexte, notamment la disparité des valeurs ou stratégies nationales.
- Rappelle que la guerre est intrinsèquement un exercice productiviste, lié à une dictature et une suspension des libertés, incarnant le suprémacisme et la domination.
- Insiste sur le fait que la guerre n’est en aucun cas un modèle, mais au contraire un contre-modèle écologique et social.
- Recommande une planification écologique maîtrisée, démocratique, capable de ne pas dégénérer en bureaucratie ou en économie de guerre.
- Évoque l’importance de retrouver un imaginaire réconciliant progrès technique et respect de la nature.
2. Analyse des divergences éventuelles entre Cyrielle Chatelain et les deux autres interlocuteurs (Claire Lejeune et Jean-Luc Mélenchon)
2-1. Convergences générales
Avant d’identifier d’éventuelles divergences, il est important de noter que Cyrielle Chatelain, Claire Lejeune et Jean-Luc Mélenchon partagent un socle commun important :
- Incompatibilité fondamentale entre écologie politique et capitalisme : Tous s’accordent à dire que le capitalisme, par son caractère insatiable et extractiviste, est incompatible avec une écologie politique cohérente et radicale.
- Nécessité d’un anticapitalisme conséquent : Les trois insistent sur la nécessité de dépasser des approches purement technologiques ou environnementalistes pour prendre en compte les rapports sociaux et de domination implicites au capitalisme.
- Importance de la planification écologique et d’une stratégie collective de résistance : tous valorisent l’idée d’une planification démocratique qui réorganise les cycles sociaux en harmonie avec les cycles naturels.
- Dimension culturelle et sociale dans la lutte écologique : ils reconnaissent l’importance d’une transformation des mentalités et des structures sociétales, notamment contre les idéologies suprémacistes, sexistes et racistes.
2-2. Points où des divergences ou nuances peuvent être relevées
a) Approche stratégique et politique
- Cyrielle Chatelain semble davantage insister sur l’importance des alliances européennes et la construction d’un rapport de force avec les grandes puissances (États-Unis, Chine, Russie), tout en soulignant la nécessité d’affronter le fascisme intérieur comme allié du capitalisme. Elle met un accent fort sur la dimension militante et la lutte contre la désinformation via la création de lien social, insistant sur la sécurisation des conditions matérielles pour élargir la mobilisation écologique.
- Jean-Luc Mélenchon développe une perspective historique et philosophique plus structurée autour du matérialisme historique, notamment en intégrant l’analyse du travail gratuit domestique, la valeur inclusive des pratiques culturelles, et une critique plus développée de la culture dominante et du suprémacisme comme clivage fondamental. Il insiste sur une révolution culturelle indispensable et sur la nécessité d’une révolution citoyenne démocratique dépassant les simples changements institutionnels.
- Claire Lejeune insiste quant à elle sur la plasticité du capitalisme qui peut absorber les critiques et intégrer les crises, notamment via des formes illibérales. Elle pointe la montée du fascisme et du racisme comme réponses directes aux contradictions intérieures du capitalisme, tout en observant l’impasse du soi-disant « capitalisme vert ». Elle est plus explicite sur l’écueil que représente une marchandisation accrue de la nature, ce que Cyrielle subtilement intègre mais moins explicitement.
Divergence potentielle :
La différence d’accentuation entre l’importance donnée à la construction stratégique européenne internationale (Cyrielle) vs. la mise en exergue des fondements culturels et philosophiques du capitalisme et des modalités révolutionnaires (Jean-Luc et Claire). Cyrielle semble plus pragmatique, tandis que Jean-Luc et Claire tendent à plus insister sur les fondements structurels et culturels.
b) Sur la notion d’« écologie de guerre »
- Cyrielle Chatelain rejette la notion d’écologie de guerre comme modèle politique, la jugeant incompatible avec la réduction du productivisme. Elle reconnaît toutefois la nécessité d’assurer la souveraineté énergétique dans un monde en tensions, mais préfère parler d’« indépendance énergétique » comme objectif politique volontaire.
- Claire Lejeune partage clairement le refus de la guerre comme vecteur de transition écologique, insistant sur la destruction massive des écosystèmes liée aux conflits. Elle appelle à une planification démocratique, opposée à la planification militaire autoritaire.
- Jean-Luc Mélenchon développe une critique élargie de la guerre comme économie productiviste et dictature de la production, la qualifiant de contre-modèle absolu écologiquement et politiquement. Il insiste sur la planification démocratique comme alternative.
Divergence apparente :
Ce point semble être un terrain d’accord. Toutefois, Cyrielle insiste plus explicitement sur la nécessité de considérer les enjeux stratégiques de protection, acceptant l’existence d’un « modèle d’armée » adapté, ce que Claire et Jean-Luc inscrivent davantage dans un débat sur la non-compatibilité du modèle militaire avec une écologie durable.
c) Sur l’autonomie politique et la souveraineté
- Cyrielle Chatelain souligne la nécessité d’une Europe puissante, d’alliances stratégiques et de la reconnaissance du passé colonial pour avancer. Elle insiste sur la dimension militante pour affronter le fascisme et sur la sécurisation d’espaces de vie qui transcendent la seule sphère étatique.
- Jean-Luc Mélenchon partage un diagnostic similaire sur l’importance de la souveraineté, mais insiste davantage sur la dialectique entre cultures sociales et rapports de pouvoir internes, notamment en rejetant l’idée d’un « peuple européen » homogène, insistant plus sur la pluralité culturelle.
- Claire Lejeune pointe, via son analyse de la plasticité capitaliste, les limites du possible dans l’intégration européenne actuelle et la difficulté de changer les rapports de force dans un monde multipolaire marqué par l’affirmation des régimes illibéraux.
Nuance :
Cyrielle paraît plus focalisée sur la nécessité pragmatique de construire une unité européenne avec des alliés partageant des valeurs, tandis que Jean-Luc développe une critique plus fine des limites culturelles et le poids du pouvoir en Europe. Claire insiste sur les contradictions internes au modèle européen à vocation géopolitique.
2-3 Conclusion
Les divergences entre Cyrielle Chatelain et les deux autres intervenants sont plutôt nuancées et d’ordre stratégique ou de dimension d’analyse, plutôt qu’opposition fondamentale :
- Sur la question du capitalisme et de l’écologie politique, les trois partagent un diagnostic et une orientation anticapitaliste claire.
- Sur la notion d’écologie de guerre, ils s’accordent pour la rejeter mais Cyrielle est plus pragmatique sur les besoins de défense et souveraineté dans un monde conflictuel.
- Sur la dimension européenne et internationale, Cyrielle insiste plus sur la construction d’alliances pragmatiques et la lutte contre le fascisme intérieur, tandis que Jean-Luc et Claire approfondissent la nature culturelle et structurelle des rapports sociaux et les limites du système.
Ces différences illustrent la richesse d’un dialogue au sein de la gauche où coexistent solidarité programmatique et diversité d’approches stratégiques et culturelles.
